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Fond de tiroir
--> et remontée de poussière
Il y a dans ma chambre une vieille armoire en bois à tiroirs, qui a toujours été là. Je m'amusais à y coller des images quand j'étais gamine. Une fois, mon père y avait collé un portrait qu'il avait fait de moi. Je devais avoir six, sept ans, je crois. Peut-être juste cinq ? Un portrait assez réussi, si mes souvenirs sont bons. Juste mon visage, mon cou et mes épaules. Avec mes cheveux d'un blond éclatant à l'époque, avec ma coupe en palmier en travers de la tête. Je me souviens que je ne m'étais pas reconnue. Et que ce qui m'avait choquée le plus, avait été la couleur de mes cheveux.

Je ne me voyais pas avec des cheveux si clairs. J'avais comme un idéal, à l'époque. Je voulais avoir des cheveux châtains foncés, voire noirs, et des yeux de la même teinte. Et ce portrait me prouvait que ce n'était pas du tout le cas. Il m'avait mise mal à l'aise, puis m'avait agacée. Et chaque nuit, j'ajoutais un trait de feutre marron dans les cheveux blonds de mon portrait. En espérant que dans la nuit, comme le portrait, je changerais. Mais une fois le portrait transformé, rien n'avait changé. Mais j'avais blessé mon père, en "vandalisant" son dessin. Et comme je ne voulais pas que mon père me voie comme une méchante fille, j'avais nié le crime en assurant haut et fort qu'une fée venait "s'occuper" du dessin chaque nuit quand je dormais.

Le dessin est parti (jeté, sans doute) et l'armoire a changé de place, mais reste toujours là. Elle qui paraissait si imposante avant est ridiculement minuscule aujourd'hui. J'atteignais autrefois le sommet en escaladant le tabouret, et maintenant je dois baisser les yeux pour l'observer. J'y ai posé tout un bordel indéfinissable. De la poupée de porcelaine de feu mon oncle, à un miroir, un puzzle, et des peignes ou élastiques dont je n'ai plus besoin. Le tout, orné d'une couche de poussière. L'une des images de mon enfance a persisté sur le cinquième tiroir. Contrairement aux autres expulsées depuis longtemps, pour celle-là, rien n'y a fait. Ni eau chaude, ni côté rugueux de l'éponge. Ou du moins, arraché à demi, on peut encore y deviner les pattes d'un cheval. Ou d'un cerf ?

Relégué au coin sombre et froid de la pièce, le meuble a un petit goût doux-amer, celui de l'enfance. Des souvenirs qu'il en reste. Et que je ne peux plus discerner déjà de mon imagination. Probablement que la moitié de mes souvenirs ne sortent que de mon imagination, et l'autre moitié en est fortement parfumée. Ce meuble suffisait à contenir tous mes vêtements et mes boîtes à secrets, avant. Boîtes à secrets qui étaient plutôt vides, étant donné que je n'avais pas de secrets.

Aujourd'hui, sa petite soeur, une immense armoire s'étirant vers le plafond, la domine et la plonge dans son ombre, respirant le bois neuf. C'est elle qui a pris la relève, et qui a vu et voit encore s'opérer le changement radical dans mon style vestimentaire. La vieille, à présent, se contente des chaussettes, et sous-vêtements, et un tiroir entier pour mes vieux médicaments. Dont je n'utilise plus les trois quarts. Et dont la moitié doit être plus que périmée.

L'avant-dernier tiroir m'a alors servi d'archives, ou de tiroir à bordel. Dès que je ne savais pas où ranger quelque chose, hop, c'était l'avant-dernier tiroir.

Tout ça pour en venir à la motivation de ce que j'écris ici. Mon regard était tombé par hasard sur ce tiroir bien trop rempli, et l'idée saugrenue m'est venue de l'ouvrir pour y jeter un oeil. Je ne me souvenais pas de la moitié de ce que j'avais pu y fourrer.

Ma main est tombée sur un sachet, contenant une longue mèche de cheveux blonds. J'avais eu les cheveux longs jusqu'aux hanches, à un moment. Je crois qu'on me les avait coupés pour une histoire de poux. J'y ai glissé mes doigts. Ils étaient un peu secs, ces cheveux, mais gardaient leur couleur. Avec quelques petits fils dorés, comme encore aujourd'hui. J'ai ensuite extirpé un paquet monstrueux de lettres, de cartes postales. Environ 15ans de lettres reçues. Au sommet, les plus récentes, des lettres en provenance du Japon, raffinées et sobres, à l'écriture fine et élégante des caractères chinois.. Puis, en avançant peu à peu, des cartes postales d'amies de longues dates passant leurs vacances ici et là. Jolis timbres, et surnoms d'autrefois qu'on s'échangeait.

Et puis, encore plus loin dans le temps. Des lettres de M.. M, qui ne m'a plus écrit depuis des lustres, que je n'ai pas croisée depuis trois ans, qui me répond par monosyllabes sur msn, quand elle ne m'ignore pas tout bonnement. M avait été avec moi en primaire et au collège. Du moins, dans les mêmes classes. On ne peut pas dire qu'on ait été proches, plutôt le contraire. Mais elle était le centre de gravité, si vous voyez ce que je veux dire. Ce genre de filles, qui, sans avoir à faire le moindre effort, attire l'attention et l'affection de tous, au point que tout tournait autour d'elle, et rien ne se passait sans elle. Et comme je ne suis pas du genre à courir après quelqu'un pour qui je ne suis que vaguement secondaire, ou élément du décor, nos relations ont peu à peu fané. Nous étions de mentalités trop différentes, je pense. Elle ne pouvait pas me comprendre, et inversement.

Au milieu des lettres, un carnet de santé pour chat, qui n'avait rien à faire là. Feu mon chat qui n'avait vécu que trois ans et auquel j'étais hautement allergique. Ce qui ne m'empêchait pas de le caresser tout le temps. C'était sans doute le chat le plus docile, soumis et doux au monde. Et vu comme nous l'avions dressé, mon frère et moi, ça n'avait rien d'étonnant. Pauvre bête.

Et ensuite, ensuite, une suite ininterrompue de lettres de E. Nous avions entretenu une correspondance effreinée et enthousiaste, à l'époque du collège. Des lettres puériles de gamines pleines de vie, bourrées de dessins. Je n'ai pas le coeur de m'en débarrasser, même si pour E je ne dois plus représenter grand chose. Se souvient-elle seulement de mon nom ? Pour moi, elle me laisse un goût amer de regrets et de déception. Elle a, avec M, recréé ce petit groupe fermé d'autrefois dont j'étais exclue. A l'époque, j'en étais triste et jalouse, jusqu'à ce que je rencontre de vrais amies solides dignes de ce nom, comme S, qui encore aujourd'hui m'est très chère. Mais maintenant, j'éprouve une indifférence mêlée de nostalgie et de curiosité. J'aimerais revoir tous ces gens de mon passé, une fois tous les dix ans, juste pour les voir évoluer dans le chemin qu'ils ont choisi.

Et, régulières, des lettres de S. Elle n'oublie jamais de m'écrire lorsqu'elle part en vacances, à chaque fois.. Je me demande ce que je serais devenue si je ne l'avais pas connue. Sûrement que je serais restée complètement renfermée sur moi-même. Peut-être, oui.
Et des cartes d'anniversaire. De mes parents, de ma famille.

Après les lettres, quelques anciens dessins de mon frère. Un vrai petit génie. Je regarde le dessin de son tigre, et je ne comprends toujours pas comment un gamin de 10ans a pu dessiner un truc aussi bien proportionné, noble, élégant et réussi..

Puis, quelques photos. J'ouvre. Photos de mes vacances avec E et M à la plage. Souvenirs lointains et irréels, maintenant que ma relation avec elles est inexistante. Amusant, comme les choses évoluent. Photos prises n'importe comment dans les couloirs du lycée, entre deux cours, avec dessus des filles que je n'ai plus revues, et dont j'ai oublié le nom pour le plupart. Une autre photo, même couloir, avec les deux seules filles qui sont restées mes amies proches encore aujourd'hui. Elles se serrent dans les bras l'une de l'autre. Elles se détestent aujourd'hui, pour une raison que j'ignore. Retour brusque en arrière, avec la kermesse à l'école primaire. Je suis avec S, E ou M sur la plupart, et nous sommes déguisées. En classe de neige avec mon bonnet à ponpon. Encore des photos de E et M. Puis de mon frère faisant la grimace. A nouveau retour en arrière. Mon anniversaire, quand je devais avoir 8ans environ. E et M étaient bien sûr invitées. Je ne connaissais pas encore S. Et F aussi, le garçon que j'aimais, était venu avec des amis. Ils étaient restés collés à l'ordinateur à jouer à doom avec mon frère toute la journée. Elle était zarb, sa chemise, à F, dis donc.. Et en fond, ma mère encore jeune papotant avec une amie.

Fini les photos, je tombe sur des cahiers de brouillon où j'écrivais soigneusement mes "oeuvres". Nom di diou c'est immonde et truffé de fautes. J'ai honte, même si j'étais encore en CE1, CE2, et CM1... Je les garde juste pour la nostalgie. Que des histoires niaises, tordues, sans queue ni tête.

Retour au collège : un cahier bourré de caricatures de profs. Certaines sont ressemblantes (dont celle de mon immonde et détestée prof de latin, erk). Je me marre un peu. Même si parmi ces profs, l'un est mort d'un cancer récemment, quant à un autre.. j'avais eu une sacrée surprise en tombant sur lui par hasard à la télé, aux infos, expliquant pourquoi il avait quitté la France pour Israel. Je peux affirmer que ma mâchoire est tombée au sol.
Ah, et même des caricatures de mon père.

Plus loin dans le tiroir, un string et des menottes en fourrure rose...........

....

... Cherchez pas. Cadeau d'une copine. v__v *blasée* Rangé là comme truc honteux à ne pas voir.

Une bourse en cuir genre moyen-âge, que j'avais utilisée pour la réu astu à la taverne. De superbes mouchoirs japonais, offerts par ma famille d'accueil japonaise de cet été. Des produits d'esthétique japonais, très jolis... J'en ai un sacré stock pour tenir jusqu'à la prochaine fois que je pourrai retourner au pays du soleil levant. Un miroir japonais, et autres merdouilles japonaises. Un nunchaku : j'ai arrêté le karaté avant d'avoir eu l'occasion d'apprendre à l'utiliser. Du couvre-livre, sûrement vieux du lycée. Une cravate noire. Des éventails. Plein de jeux de cartes. Un pistolet à billes, et les billes jaunes qui vont avec.

Une boîte.

Je la sors.

Des jouets de primaire. Avec les pollypocket et tout ça. Je les adorais, à l'époque, et les traînais partout.

Et sous la boîte, un livre d'images que ma mère me lisait quand j'étais petite.

Fouiller les vieux tiroirs remue la poussière et le passé. J'ai en tête plein de souvenirs, d'images, de sons et d'odeurs. Et chaque instant que je vis ou que je vivrai finira tôt ou tard dans ce tiroir, dans cette armoire.
Ecrit par Gazougazou, à 00:00 dans la rubrique "Souvenirs et rêves".



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